Les relations du travail au Québec
Des témoins tracent la ligne du temps

1972

Front commun intersyndical

Les trois grandes centrales syndicales (CSN-CEQ-FTQ) forment une coalition pour avoir plus de poids dans les négociations des secteurs public et parapublic avec le gouvernement. Grève, injonctions, loi spéciale, désobéissance civile et arrestations ponctuent ce conflit hors norme. Ces événements débouchent sur des gains salariaux significatifs dans la fonction publique.

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    En 1972, les négociations dans les secteurs public et parapublic bouleversent la province. Marcel Pépin, président de la CSN, suggère une forme iconoclaste de négociation. Il invite les deux autres grandes centrales syndicales concernées, la CEQ et la FTQ, à se regrouper avec la CSN pour se donner plus de poids face au gouvernement. Ce sont les centrales plutôt que les syndicats locaux qui se voient déléguer la tâche de négocier. 210 000 syndiqués des secteurs public et parapublic sont impliqués dans le premier front commun intersyndical. Les pourparlers achoppent sur une revendication phare des centrales : hausser le salaire minimum des employés du secteur public à 100 $ par semaine. Le gouvernement Bourassa considère que la rémunération moyenne dans la fonction publique ne doit pas dépasser celle qu'on retrouve dans le secteur privé. Les syndicats veulent, au contraire, créer un effet d'entraînement en améliorant ces conditions de travail, qui serviraient ensuite de balises pour les négociations dans le privé.

    Devant l'impasse, les syndicats déclarent d'abord une journée de grève générale le 28 mars, puis démarrent une grève générale illimitée le 11 avril. Le gouvernement se tourne vers les tribunaux pour obtenir des injonctions imposant le retour au travail des employés d'Hydro-Québec et de 71 hôpitaux, même si ceux-ci prétendent maintenir les services essentiels. Après 10 jours de grève, l'Assemblée nationale adopte le bill 19 qui force le retour au travail de tous les grévistes sous peine de sévères amendes. Le 28 avril, les trois présidents, Louis Laberge (FTQ), Marcel Pépin (CSN) et Yvon Charbonneau (CEQ), recommandent de défier cette loi spéciale. Sur les 80 000 grévistes qui votent,  55 % approuvent ce mouvement de désobéissance. Cette majorité trop mince pousse aussitôt les leaders syndicaux à faire volte-face, recommandant aux grévistes de retourner au travail.

    Les trois présidents doivent par la suite comparaître pour outrage au tribunal, puisqu'ils avaient suggéré de défier les injonctions forçant le retour au travail des employés d'hôpitaux. Le 8 mai, la sentence tombe : un an de prison. Les trois chefs sont incarcérés immédiatement. Une quarantaine d'autres militants syndicaux sont aussi condamnés à des peines d'emprisonnement. Les syndiqués fulminent contre ce coup de force. 300 000 d'entre eux débrayent durant la semaine suivante, dont des travailleurs d’entreprises privées. Certaines petites villes du Québec sont carrément paralysées par les grévistes. Robert Bourassa remplace Jean-Paul L'Allier par Jean Cournoyer à la tête du ministère de la Fonction publique.  Après 15 jours derrière les barreaux, les chefs syndicaux portent la cause en appel et sont libérés.

    Les esprits se calment et les négociations reprennent leur cours. Le rapport de force a complètement basculé et les syndicats font plusieurs gains. Ils obtiennent le revenu hebdomadaire minimal à 100 $, la sécurité d'emploi et une indexation des salaires au coût de la vie, qui se révélera payante en raison de l'inflation galopante des années suivantes. La Cour d'appel déboute finalement les chefs syndicaux qui sont tous les trois emprisonnés à nouveau le 2 février 1973. Ils seront libérés après être restés en cellule un peu moins de 4 mois. À cause de la tournure des événements, les divisions au sein de la CSN s'exacerberont et cette centrale perdra près du tiers de ses membres.

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